Texte adulte

Publié le par bibliosaintesoulle

 

Le vrai voyageur ne sait pas où il va

 « Quand viendra la fin, ne va pas à la poussière, va aux étoiles. »

(Antun Branko Simic)

 

« Quand j’ai faim, j’aboie et on me donne de la viande » dit le chien américain. « C’est quoi, viande ? » demande le chien polonais. « C’est quoi, aboyer ? » demande le chien russe. Voilà le genre de blagues qui les amusent. Consternant !

Il est vrai qu’en matière de bons mots j’avais été habituée à mieux, même si l’aréopage parisien que je fréquentais ne se distinguait pas par l’humour, et que la façon qu’avaient ces intellectuels de refaire le monde avec des phrases, de la fumée et de l’alcool m’ennuyait au plus haut point.

 

CINQ…

Tout a commencé quand Jean-Paul eut l’idée d’aller voir de quel bois étaient faites les sirènes de la Place Rouge et d’en ramener un article pour « Les temps modernes », qui eût mouché Albert et quelques autres. Il n’emporta pas le castor dans ses bagages. Leur fameux pacte d’amour commençait-il à battre de l’aile ? Quoi qu’il en soit, Simone la nécessaire resta à Paris pendant que moi, la contingente Mira, accompagnai le grand homme au pays des soviets.

 

QUATRE…

Après une longue marche dans un couloir sombre au plafond bas, nous dégringolâmes de 17 étages dans un ascenseur couinant à peine éclairé par une loupiote jaune pisseux qui clignotait de façon inquiétante au rythme de la chute saccadée. Dans le réduit sans fenêtre où nous cracha l’ascenseur poussif, Jean-Paul fit au réceptionniste du Leningrad les honneurs de son russe Assimil, tandis que je reniflais les relents de vieux mégot de la moquette moisie afin de me distraire de mon envie pressante. J’ignorais que derrière le rideau de fer, envie pressante ou non, il n’était pas question de faire un pas sans chaperon mandaté par le parti. Ce matin-là, le tovaritch (1) estampillé CCCP (2) se faisant désirer, et moi-même n’étant pas dotée d’une vessie soviétique, je profitai de l’entrée d’une matrone pour me faufiler à l’extérieur. Après m’être soulagée, j’eus envie de musarder le long de l’avenue, flairant les odeurs de cambouis, de métal, de goudron et d’éther qui montaient du trottoir moscovite. Ne rencontrant aucun congénère, je décidai de rejoindre Jean-Paul. Devant l’hôtel, je l’aperçus s’engouffrant dans une voiture en compagnie d’un homme à chapka étoilée. Vexée qu’il ne m’eût pas attendue, je résolus de visiter le quartier en attendant son retour.

 

TROIS…

J’errais autour de la Komsomolskaya quand une Pobieda couleur de boue s’arrêta à ma hauteur. Une chose mi-homme-mi-ours me saisit par la peau du cou, me jeta dans la voiture et je fus plaquée au sol par une semelle en caoutchouc froide et humide, tandis qu’une chose mi-ours-mi-homme redémarrait la machine. On me fourra dans un panier déchiqueté par dieu sait quel gibier. Durant le long trajet, je n’entendis que des voix mâles. Il me sembla distinguer à plusieurs reprises le mot Baïkonour, sans savoir de quoi il s’agissait.

Quand on me libéra enfin, je me retrouvai dans un parc d’attractions où des humains jouaient avec de curieux engins. Un seul d’entre eux daigna s’interrompre pour me souhaiter la bienvenue, me flattant de la main et de la voix, et je sus immédiatement qu’il était mon nouveau maître. 

Oleg, savant fou, dirige d’autres savants fous qui passent leur temps à fumer en manipulant des appareils. De tonitruants « hourrah ! » éclatent parfois à la vue d’un morceau de ferraille se mettant en mouvement pour se saisir maladroitement d’un boulon. J’ai du mal à comprendre que ces doux dingues jubilent chaque fois qu’ils réinventent la pince à sucre, d’autant que l’endroit manque cruellement de sucreries.   

Non seulement je suis tombée sur le seul savant spécialisé dans les manèges pour chiens, mais sur le seul qui ait une marotte : les manèges pour chiens femelles. Mes voisines de manège prétendent qu’il refuse les mâles sous prétexte qu’ils occupent trop de place quand ils lèvent la patte. Quand je vous dis que c’est un farfelu !

DEUX…

Il est vrai que ses bruyantes machines sont fort exiguës. À l’intérieur, on se sent comme dans un panier à salade, secoué en tous sens. La première fois, j’ai vomi ma kacha (3) avant que ma cervelle se décolle de ma boîte crânienne et que mon corps flotte littéralement dans l’appareil. Malgré les efforts d’Oleg, je n’ai jamais goûté ces divertissements, chaque tour de manège provoquant en moi nausée et angoisse au point de ne plus maîtriser mes sphincters. Dans cet huis clos, croyez-moi, l’enfer c’est les crottes !

 

Si ces maudits manèges sont sources d’émotions fortes, la conception toute soviétique de la gastronomie du lieu ne l’est pas moins. Je ne devrais pas me plaindre, j’ai droit au même régime que les ingénieurs, mais eux, au moins, n’ont-ils jamais goûté à la gamelle des Deux Magots !

 

Nikita doit être quelqu’un d’important, à en juger par le nombre d’individus armés qui l’entouraient lors de sa visite, pendant laquelle le patron d’Oleg agitait les bras dans un flot de paroles où il était question des 40 ans de Nikita. Après son départ, Oleg et les autres, fébriles, entreprirent la construction d’un nouveau manège, rivalisant d’enthousiasme afin de décrocher la lune pour le révéré Nikita. Je les observais avec détachement, loin de me douter de la part que j’allais prendre à leur projet. À peine eurent-ils fixé le dernier boulon du nouveau manège qu’ils m’y embarquèrent quotidiennement pour des séjours de plus en plus longs. Entre deux tours, ils retaillaient ou redressaient les différents composants, telles de pointilleuses retoucheuses, ajustant l’appareil à mes mesures. Quoique flattée d’autant d’attentions, je vomissais beaucoup, et commençais à être nostalgique des oisives soirées sur les banquettes du Flore.

 

UN…

Ce matin, je me suis réveillée avec une gueule de bois digne de celles d’Arkacha quand il se finit à l’eau de Cologne. Oleg m’a servi un festin : hareng fumé avec blinis et crème. Il a dû braquer le Goum (3) pour se procurer de tels délices ! Il a avalé plusieurs verres de vodka en trinquant contre la boîte de conserve qui contient mon eau et m’a emmenée à l’extérieur. Pendant que nous faisions pipi, il tenait des propos décousus. Je maîtrise mal le russe, surtout le russe à la vodka, mais j’ai cru comprendre qu’un grand jour s’annonçait, dont l’histoire se souviendrait, qui allait faire de nous des gloires planétaires. La vodka peut rendre Oleg lyrique dès l’aube. Il m’a enfilé une combinaison étanche d’où sortaient des bouquets de fils électriques et m’a coiffée d’une sorte de bocal à poissons avant de m’enfermer dans le manège en forme de suppositoire où clignotent des lumières rouges et jaunes. Avant de verrouiller le suppositoire, il a demandé à Arkacha de nous prendre en photo « pour la postérité », ajoutant que, partant là où nulle créature terrestre n’était jamais allée, j’étais d’ores et déjà mondialement célèbre. Simone a raison : on ne naît pas star, on le devient.

 

La perspective de la notoriété me rend euphorique, et j’imagine la tête de Jean-Paul devant la une de la Pravda. Un gros plan de moi dans mon harnachement, surmonté du titre… Mais voici que je doute. Va-t-il reconnaître ma gueule dans le bocal ? Et mon nom ? Il ne sait pas qu’ils m’ont rebaptisée. Va-t-il faire le rapprochement entre l’insouciante Mira et Laïka la pionnière de         l’espace ?

 

ZÉRO.

 

Chantal Rey

(Montauban 82)

 

(1) Tovaritch : camarade

(2) CCCP : URSS en russe

(3) Kacha : bouillie de sarrasin

(4) Goum : magasin de luxe sur la Place Rouge

 

 

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